Géographie d'Imghrane : Cadre Naturel et Ancienneté du Peuplement

Une étude approfondie du cadre géographique et naturel de la région d’Imghrane, et des origines de sa composition humaine, ethnique et tribale à travers les récits anciens et les gravures rupestres

Géographie d’Imghrane : Cadre Naturel et Ancienneté du Peuplement

Paysages montagneux de la région d'Imghrane dans le Haut Atlas
La région d'Imghrane au cœur du Haut Atlas — un carrefour historique de civilisations et de tribus

Date de publication : 12 mars 2026


🗺️ Introduction

Cet article vise à dresser un portrait initial du cadre géographique et naturel du territoire d’Imghrane. Il offre également un aperçu des étapes de son peuplement et des origines de sa composition humaine, ethnique et tribale — à travers les récits anciens et les gravures rupestres présentes dans la région. Ces témoignages indiquent que la région d’Imghrane a connu une présence humaine depuis l’Antiquité, et qu’elle a également constitué un corridor vital pour de nombreux groupes et tribus.


🏔️ L’Ancienneté du Peuplement dans les Régions Atlasiques

Il ne fait aucun doute que les régions atlasiques comptent parmi les plus anciens centres de peuplement humain au Maroc, grâce aux conditions écologiques et hydrologiques favorables qu’elles offraient à leurs habitants. À travers diverses références historiques, nous pouvons retracer les peuples et nations qui ont atteint la région du Haut Atlas par les cols montagneux.

Les Peuples Anciens selon les Sources Gréco-Romaines

Les écrits grecs et romains mentionnent les noms de peuples qui se sont établis dans l’espace situé entre le sud de l’Atlas et la vallée du Drâa (Darat), notamment :

Ces sources les décrivent comme des pasteurs sédentarisés, témoignant d’une vie pastorale organisée dans ces régions depuis l’Antiquité.

Cols montagneux dans le Haut Atlas près d'Imghrane
Les cols du Haut Atlas — voies de passage historiques empruntées par les peuples et tribus anciens

🌍 La Coexistence des Groupes Humains dans la Vallée du Drâa

Le Récit de Jacques Meunié

Le chercheur français Jacques Meunié fait référence à la coexistence de divers groupes humains dans la vallée du Drâa aux temps anciens :

Cette diversité ethnique ancienne reflète la position de la région comme point de rencontre civilisationnel entre le nord du Sahara et le sud de l’Atlas.

Le Récit Koushite dans « Tali’at al-Da’a »

Muhammad al-Makki al-Nasiri dans son ouvrage « Tali’at al-Da’a » (L’Aube du Drâa) évoque des origines koushites qui se sont établies dans la vallée du Drâa :

« Il jaillit du Jabal Dern et son pied date de l’époque de Koush fils de Ham fils de Noé […] Koush pratiquait la religion des Mages, et son armée comptait quarante mille guerriers. Il domina tous les peuples du Maghreb pendant trois cents ans jusqu’à ce que les chrétiens l’emportent sur les fils d’Israël. »

Il est tout à fait plausible que ces Koushites aient été les ancêtres des Haratine (ou Harthaniyin). C’est l’avis de Léon l’Africain (al-Hasan al-Wazzan), qui faisait remonter les origines des Africains noirs à la descendance de Koush fils de Ham fils de Noé, tout en considérant les habitants blancs comme étant d’origine sémitique — affirmant ainsi une ascendance commune entre les deux groupes malgré leurs apparences différentes.


🔬 La Théorie de Gattefossé

Le chercheur Gattefossé, qui avait accès à deux manuscrits de « Tali’at al-Da’a », a identifié un lien entre les Koushites éthiopiens et les Haratine dispersés entre Tafilalet, le Dadès, le Drâa et diverses régions du Maroc.

Gattefossé a conclu que ces Koushites possédaient :

Paysages montagneux du Haut Atlas dans la région d'Imghrane
Le Haut Atlas — un vaste territoire peuplé par des peuples et tribus successifs à travers l'histoire

🪨 Les Témoignages Archéologiques : Gravures Rupestres

Quelles que soient les différentes versions des récits, les sites archéologiques du Drâa supérieur et de Tizi n’Tirist au Jabal Rat attestent du passage ou de l’installation de peuples dans le territoire de Haskourra.

Les Panneaux de Tizi n’Tirist

Gravures rupestres de Tizi n'Tirist représentant des cavaliers et des scènes de combat

Un nombre significatif de panneaux rupestres documentent de riches scènes historiques :

« Ils se composent essentiellement de gravures représentant des cavaliers armés de boucliers ronds, en situation de guerre avec des fantassins, ou dans des scènes de chasse ou de course. »

Les Interprétations des Chercheurs

ChercheurInterprétation
GloryA relié les gravures au pied du Jabal Rat à des envahisseurs berbères qui ont choisi Tizi n’Tirist (à 2 500 m d’altitude), proche des cols reliant le Sahara à l’intérieur, pour commémorer une bataille menée — et gagnée — pour les pâturages
SimoneauA attribué les dessins à des pasteurs-guerriers réfugiés dans les montagnes lors des sécheresses sahariennes sévères entre 2500 et 1200 av. J.-C.

Les deux interprétations indiquent que la région servait de corridor stratégique entre le Sahara et l’intérieur, attirant des groupes humains en quête de pâturages et de ressources hydriques.


📜 La Description d’Ibn Khaldoun du Haut Atlas

Ibn Khaldoun décrit le Haut Atlas (Adrar n Dern) à son époque, soulignant sa richesse naturelle et ses terres pastorales qui rendaient ses tribus autosuffisantes :

« Leur territoire leur suffisait au-delà de toutes les autres régions du monde, si bien que les marchands venaient à eux de tous les horizons et que les habitants des provinces et des cités les fréquentaient. »

Cette description confirme l’importance économique et géographique de la région comme centre d’attraction commerciale et humaine.

Architecture traditionnelle dans la région d'Imghrane
L'architecture amazighe traditionnelle — témoignage de l'ancienneté du peuplement dans la région

⚔️ Haskourra : La Grande Alliance Tribale de la Période Médiévale

Durant la période médiévale, une grande alliance tribale qui s’est distinguée dans les événements de cette époque s’est établie dans le territoire d’Imghrane : Haskourra. Ses territoires se situaient entre :

Imghrane était l’une des tribus sous sa bannière. Comme d’autres noms tribaux — Hargha (Arghen) et Hazmira (Azmern) — le nom Haskourra révèle, comme l’a soutenu un chercheur, l’influence des scribes hébraïques juifs qui utilisaient la lettre « Ha » comme article défini à la place de « Al ».

L’Origine du Nom Haskourra

Le mot dérive d’Iskurn (pluriel d’Askur), signifiant perdrix, et désigne les gens plutôt que leur territoire. Cela soulève des questions sur la signification du nom Imghrane lui-même — un sujet que nous avons exploré en détail dans notre article précédent : Les Origines du Nom Imghrane : Entre Traditions Orales et Histoire.


📊 Synthèse des Témoignages Historiques

PériodeTémoignagesSignification
PréhistoireGravures rupestres à Tizi n’TiristInstallation de pasteurs et guerriers (2500–1200 av. J.-C.)
Antiquité classiqueÉcrits grecs et romainsPeuples pastoraux sédentarisés (Bavares, Gétules…)
Antiquité profondeRécit de « Tali’at al-Da’a »Peuplement koushite et diversité ethnique
Période médiévaleSources historiques islamiquesAlliance tribale Haskourra et Imghrane comme sous-tribu
Époque d’Ibn KhaldounDiwân al-Mubtada’ wal-KhabarRichesse naturelle et attractivité commerciale

🌿 Conclusion

Les témoignages historiques et archéologiques révèlent que le territoire d’Imghrane n’était nullement une région montagneuse isolée. Il constituait au contraire un corridor vital et un centre d’attraction humaine depuis les temps les plus reculés. Des peuples et nations divers s’y sont succédé — des anciens Koushites aux tribus berbères guerrières, en passant par les pasteurs sédentarisés qui ont documenté leur présence à travers les gravures rupestres.

La position géographique distinctive d’Imghrane — entre le Sahara et l’intérieur, entre les blocs Masmuda et Sanhaja — en a fait un point de rencontre civilisationnel unique. Cela se reflète dans la richesse de son patrimoine culturel et la diversité de sa composition humaine jusqu’à aujourd’hui.


📚 Sources et Références

Abdelbasset Amkar, Aspects de l’histoire de la confédération d’Imghrane au XIXe siècle, mémoire de Master, Département d’Histoire et de Civilisation, sous la direction du Dr. Mustapha El Kadiri, année universitaire 2023–2024.

Références principales citées dans la recherche :

  1. Akrir (Abdelaziz), Le rôle commercial ancien de Draa, dans : Actes du colloque : Le bassin du Drâa — carrefour civilisationnel et espace de culture et de création, Faculté des Lettres et Sciences Humaines d’Agadir, 1992, pp. 27–37.
  2. Al-Brinsi (Abdellatif), La vallée du Drâa et les tribus draéennes dans les sources anciennes, dans : Actes du colloque du Drâa, 1992, pp. 19–25.
  3. Meunié (Jacques), Le Maroc Saharien des origines au XVIe siècle, Tome I, Paris, Librairie C. Klincksieck, 1982, pp. 159–178.
  4. Al-Nasiri (Muhammad al-Makki), Tali’at al-Da’a fi Tarikh Wadi Dar’a, manuscrit.
  5. Al-Wazzan (al-Hasan / Léon l’Africain), Description de l’Afrique, traduit par Hajji Muhammad et Muhammad al-Akhdar, 2e édition, 1983.
  6. Al-Tawfiq (Ahmad), La société marocaine au XIXe siècle (Inoultan 1850–1912).
  7. Al-Qabli Muhammad (dir.), Histoire du Maroc : Mise à jour et synthèse, Rabat, Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc, Éditions Okad, 2e éd., 2012.
  8. Ibn Khaldoun (Abderrahman), Diwân al-Mubtada’ wal-Khabar, Vol. 6.

Cet article est le deuxième d’une série sur l’histoire de la confédération d’Imghrane. Lire également : Les Origines du Nom Imghrane : Entre Traditions Orales et Histoire