Le Grand Homme : Quand les montagnes d'Ait Zaghar ont porté une histoire de guerre et de migration sur grand écran

Comment la réalisatrice française Sarah Leonor a choisi les paysages d’Ait Zaghar pour tourner ‘Le Grand Homme’, un drame profondément humain sur des soldats de la Légion étrangère et les complexités de l’immigration — et comment ce film a mis la région sur la carte du cinéma mondial

18 septembre 2025
11 min de lecture

Le Grand Homme : Quand les montagnes d’Ait Zaghar ont porté une histoire de guerre et de migration sur grand écran

Les paysages époustouflants de la région d'Ait Zaghar où Le Grand Homme a été filmé
Les paysages à couper le souffle de la région d'Ait Zaghar qui ont servi de lieux de tournage pour "Le Grand Homme"

À l’été 2014, un film est arrivé dans les salles françaises sans faire le bruit qu’il méritait, mais il a laissé une empreinte profonde chez tous ceux qui l’ont vu. “Le Grand Homme” de la réalisatrice Sarah Leonor n’est pas un simple drame de guerre — c’est un voyage humain bouleversant qui plonge dans les profondeurs de l’amitié et du sacrifice, révélant le visage caché de la souffrance des immigrés qui ont combattu sous le drapeau français sans jamais obtenir le droit d’appartenir.

Ce qui rend ce film particulièrement remarquable, c’est qu’une partie de ses séquences les plus puissantes et les plus belles visuellement a été tournée ici même, au cœur de la région d’Ait Zaghar, dans le Haut Atlas marocain.


De l’Afghanistan à Paris : une histoire déchirée entre deux mondes

Le film s’ouvre en Afghanistan, où Markov (l’acteur tchétchène Surho Sugaipov) et Hamilton (la star belge Jérémie Renier) servent ensemble dans la Légion étrangère française. Les deux soldats sont inséparables, partageant les longues journées d’attente et les moments de danger qui forgent un lien plus fort que n’importe quel document officiel.

Terrain rocheux à Ait Zaghar similaire aux paysages afghans
Le terrain accidenté d'Ait Zaghar a fourni une toile de fond authentique pour les scènes de guerre afghanes

Un jour, les deux hommes partent en mission non autorisée pour chasser un léopard qu’ils ont aperçu la nuit précédente. Mais l’aventure tourne au cauchemar lorsqu’ils tombent dans une embuscade et qu’Hamilton est touché par balle — presque mortellement. À cet instant, Markov prend une décision qui changera leurs deux destins : il porte son camarade sur ses épaules et le ramène en sécurité, lui sauvant la vie mais désobéissant aux ordres militaires.

Cet acte d’héroïsme n’est pas récompensé mais puni. À leur retour en France, Markov se voit offrir un choix : signer pour trois années de service supplémentaires, ou être renvoyé de manière déshonorante sans obtenir la nationalité française qui lui avait été promise. Et c’est là que réside l’ironie la plus douloureuse du film : l’homme qui a sauvé la vie de son camarade français se voit refuser le droit de rester sur le sol français.

Markov — dont le vrai nom est Mourad — choisit de rester à Paris comme immigré sans papiers. On découvre progressivement qu’il est un réfugié tchétchène ayant fui la guerre dans son pays, et que son fils Khadji, âgé de dix ans (interprété par Ramzan Idiev), l’attend dans la ville. Mourad se retrouve à naviguer dans les ruelles sombres de Paris, tentant de construire une nouvelle vie pour son enfant tandis que le spectre de l’expulsion plane au-dessus d’eux.

De son côté, Hamilton — de son vrai nom Michaël — retrouve sa vie civile à Paris en homme libre. Mais sa liberté est entachée par les traumatismes de la guerre. Souffrant de stress post-traumatique, il évolue dans son environnement comme un étranger. Et lorsqu’il apprend les difficultés de l’homme qui lui a sauvé la vie, il se trouve contraint de rembourser sa dette d’une manière qu’il n’avait jamais imaginée : prendre soin du jeune fils de Mourad.


Pourquoi Ait Zaghar ? Le secret du choix de ce lieu de tournage

Lorsque la réalisatrice Sarah Leonor a commencé à chercher un lieu capable de représenter de manière crédible le terrain afghan, Ait Zaghar n’était pas un simple choix pratique — c’était une révélation cinématographique.

Vues montagneuses dans la région d'Ait Zaghar
Les paysages montagneux dramatiques d'Ait Zaghar qui ont fait office d'Afghanistan dans le film

La région possède tout ce dont un cinéaste en quête d’authenticité peut rêver : des formations rocheuses escarpées rappelant les passes de l’Hindou Kouch, des plaines arides s’étendant à l’infini sous un ciel éclatant, et une architecture amazighe traditionnelle en pisé et en pierre qui confère aux scènes une profondeur visuelle impossible à recréer en studio. Ajoutez à cela l’éclairage naturel exceptionnel offert par les montagnes du Haut Atlas — cette lumière dorée qui se transforme en ombres dramatiques au coucher du soleil.

Le directeur de la photographie Laurent Desmet, connu pour son travail sur Un baiser s’il vous plaît, a exploité ces éléments naturels avec brio. Ses longs plans-séquences fluides — salués par les critiques comme étant à la fois « précis et nuancés » — nécessitaient des espaces vastes et ouverts, que les paysages d’Ait Zaghar ont généreusement offerts.

La région se situe à proximité de Ouarzazate, surnommée « le Hollywood de l’Afrique » pour sa longue histoire avec l’industrie cinématographique mondiale. Mais ce qui distingue spécifiquement Ait Zaghar, c’est son caractère vierge et authentique — un paysage préservé du développement urbain qui offre aux cinéastes un décor naturel ne nécessitant aucune modification.


Un casting entre célébrité et découverte

L’un des éléments les plus frappants du film est le mélange d’acteurs professionnels et d’amateurs — un choix qui confère à l’œuvre un réalisme brut difficile à obtenir avec un casting conventionnel.

Jérémie Renier, qui incarne Hamilton, est l’un des visages les plus éminents du cinéma belge et français. Il a débuté sa carrière à seulement quinze ans dans La Promesse des frères Dardenne, et a mûri pour devenir un acteur capable de transmettre des émotions complexes avec un minimum de dialogues. Dans « Le Grand Homme », il incarne de manière convaincante un soldat souffrant de stress post-traumatique — nerveux, fragile, cherchant un sol stable sous ses pieds.

Surho Sugaipov, qui incarne Markov, a une histoire qui mériterait un film à elle seule. Il était étudiant à la faculté d’économie de l’Université de Cologne et combattant MMA professionnel avant de se tourner vers le cinéma. Sa performance dans le film — son tout premier rôle — a impressionné les critiques, The Hollywood Reporter la décrivant comme « une prestation impressionnante d’un amateur tchétchène ».

Le jeune Ramzan Idiev dans le rôle de Khadji ajoute une dimension humaine profondément émouvante. Comme Sugaipov, c’est un acteur tchétchène non professionnel. Ce choix délibéré de casting amateur a donné au film une authenticité impossible à jouer.

ActeurPersonnageVrai nom du personnage
Jérémie RenierHamiltonMichaël Hernandez
Surho SugaipovMarkovMourad Massaev
Ramzan IdievKhadji
Daniel FassiGradé Afghanistan
Jean-Yves RufColonel Lacour
Sabine MasséSabina
Miglen MirtchevJohnson
Paul MasséMagomed

Sarah Leonor : une réalisatrice qui raconte la guerre avec un regard différent

Il est rare qu’une femme réalisatrice s’attaque au bastion masculin par excellence — la Légion étrangère française. Mais Sarah Leonor l’a fait avec un style qui fait oublier toute catégorisation.

Paysages désertiques d'Ait Zaghar
Les paysages arides d'Ait Zaghar ont fourni le cadre parfait pour les scènes de patrouille militaire

Avant « Le Grand Homme », Leonor avait réalisé son premier film Une vie toute neuve, avec feu Guillaume Depardieu. Avec ce deuxième long métrage, elle a prouvé qu’elle était une cinéaste à la vision mûre et au style visuel distinctif.

Les critiques l’ont comparée à Claire Denis, qui avait livré son chef-d’œuvre Beau Travail sur la Légion étrangère en 1999. Peter Keough du Boston Globe a écrit : « Il faut une femme pour faire un grand film sur le bastion exclusivement masculin de la Légion étrangère française. Claire Denis l’a fait dans Beau Travail, et Sarah Leonor s’approche de cet exploit dans Le Grand Homme ».

Ce qui caractérise le style de Leonor, c’est ce que Manohla Dargis du New York Times a décrit comme « un œil aiguisé et une touche douce et discrète ». Elle passe d’une ambiance à l’autre et d’un mode narratif à l’autre avec fluidité, « comme une pianiste glissant sa main le long d’un court et doux glissando ». Le film est divisé en chapitres dont les titres reflètent les identités changeantes des personnages — un procédé narratif astucieux qui fait écho au thème central du film : la quête d’identité.


Ce qu’en ont dit les critiques

Le film a obtenu un Metascore de 73 sur 100 — des critiques généralement favorables — sur la base de 6 évaluations critiques majeures. Voici ce qu’ont dit les voix les plus éminentes :

« La cinéaste Sarah Leonor possède un œil aiguisé et une touche douce et discrète. Dans Le Grand Homme, elle change discrètement d’ambiance et de mode narratif comme une pianiste glissant sa main le long d’un court et doux glissando. » — Manohla Dargis, The New York Times (100/100)

« Une œuvre saisissante qui combine fond et forme de manière innovante… le film parvient à sembler à la fois réel et irréel, révélant les obstacles extraordinaires auxquels fait face la classe invisible de la France. » — Jordan Mintzer, The Hollywood Reporter (80/100)

« Il exploite l’esthétique militaire qui se prête si bien aux sons et aux images époustouflants sans les fétichiser. » — Diego Semerene, Slant Magazine (75/100)

« Si le film de Sarah Leonor sur le retour de deux légionnaires français de la guerre ne vous émeut pas, faites vérifier votre IRM pour détecter une empathectomie. » — Shari Kizirian, critique

Le critique Jonathan Romney de Film Comment a salué le film comme « l’un de ces films qui vous font constamment vous demander où il va, et qui vous tiennent en haleine, même quand — surtout quand — c’est comme si vous tâtonniez dans le noir ».


Le parcours international du film en festival

« Le Grand Homme » ne s’est pas limité à une sortie commerciale en France — il a tracé son chemin à travers certains des festivals de cinéma les plus prestigieux du monde :

Ce circuit festivalier diversifié démontre que le film a trouvé un écho auprès de publics multiculturels, de l’Amérique du Nord à l’Europe du Nord.


Dans les coulisses : une équipe de production distinguée

Le film est le fruit d’une production française à part entière, soutenue par un important appui institutionnel :

Architecture traditionnelle à Ait Zaghar
L'architecture amazighe traditionnelle d'Ait Zaghar qui a ajouté de l'authenticité aux scènes du film

Un petit film aux grands échos

Bien que « Le Grand Homme » n’ait pas connu un grand succès commercial — avec des recettes mondiales d’environ 7 814 dollars — il demeure une œuvre d’art d’une valeur exceptionnelle. D’une durée de 107 minutes, parlé en français et en tchétchène, le bilinguisme du film reflète en lui-même le thème de la double identité qui est au cœur de son propos.

La véritable valeur du film dépasse les chiffres. Il pose des questions fondamentales qui restent d’une actualité brûlante : que signifie combattre pour un pays qui refuse de vous reconnaître ? La loyauté se mesure-t-elle aux documents officiels ou au sang versé sur le champ de bataille ? Et comment une société accueille-t-elle ceux qu’elle a envoyés à la guerre ?

Comme l’écrivait The Hollywood Reporter : « Il parvient à sembler à la fois réel et irréel, révélant les obstacles extraordinaires auxquels fait face la classe invisible de la France, naviguant dans une société qui ne leur laisse que peu de marge de manœuvre. »


Ait Zaghar : d’un décor cinématographique à une destination mondiale

L’association du nom d’Ait Zaghar au « Grand Homme » s’inscrit dans une histoire plus large. La région, située au cœur du Haut Atlas marocain à proximité d’Ouarzazate — le « Hollywood de l’Afrique » — possède des atouts cinématographiques uniques : un terrain diversifié allant des montagnes imposantes aux plaines arides, une lumière naturelle inégalée, et un patrimoine architectural amazigh qui confère à chaque scène une profondeur historique.

Le choix de Leonor de tourner à Ait Zaghar n’était pas un hasard. Elle cherchait un lieu qui pouvait être l’Afghanistan à l’écran, mais elle a trouvé plus que cela — un endroit dont le terrain même porte la même lutte existentielle que raconte son histoire.


Fiche technique

Titre originalLe Grand Homme
Sortie13 août 2014 (France) / août 2015 (États-Unis)
RéalisatriceSarah Leonor
ScénarioEmmanuelle Jacob, Sarah Leonor
Durée107 minutes
LanguesFrançais, Tchétchène
GenreDrame, Guerre
Metascore73/100
PaysFrance

En fin de compte, « Le Grand Homme » n’est pas simplement un film sur la guerre et l’immigration — c’est un témoignage de la puissance des liens humains qui transcendent les frontières, les nationalités et les documents officiels. Et tout comme il raconte l’histoire de Markov et Hamilton, il raconte aussi celle d’Ait Zaghar : une terre dont la beauté silencieuse s’est avérée capable de porter les émotions du monde entier sur ses épaules.


Visitez Ait Zaghar pour découvrir par vous-même les paysages que Sarah Leonor a choisis comme toile de fond pour ce drame profondément humain. Vous découvrirez que la beauté de ce lieu dans la réalité dépasse tout ce qu’une caméra peut capturer.