Tlghnja : la fiancée de la pluie qui parcourait les villages d'Imghrane
Quand la pluie tardait, femmes et enfants habillaient une louche en bois en mariée et la promenaient dans le village pour appeler Amzar, la pluie. Le mythe, le rite, et sa fin discrète à Aït Zaghar.

Quand la pluie se faisait attendre et que l’orge encore verte commençait à jaunir dans les champs, les villages d’Imghrane avaient une réponse plus ancienne que leurs kasbahs. Les femmes prenaient la grande louche en bois de la cuisine, l’habillaient en mariée et la portaient de porte en porte, suivies des enfants qui chantaient, pour appeler Amzar, la pluie (Anzar dans la plupart des autres régions amazighes). Elles l’appelaient Tlghnja (ⵜⵍⵖⵏⵊⴰ).
Ce rite est l’un des plus anciens et des plus répandus d’Afrique du Nord : en 1920, l’ethnographe Émile Laoust le relevait « de l’Atlantique à la Cyrénaïque ». À Imghrane, il a traversé le siècle. À Aït Zaghar, la procession sortait encore jusqu’au début des années 2010 ; puis elle s’est arrêtée.
Ce premier article de notre série Mythologie rassemble ce que l’on sait de Tlghnja, son nom, son mythe et ses chants, en confrontant l’article de Wikipédia en arabe aux sources plus anciennes sur lesquelles il s’appuie.
🥄 Une louche habillée en mariée
Le nom vient d’aghenja (ⴰⵖⵏⵊⴰ), la grande louche en bois qui sert à verser la soupe et le couscous et à puiser l’eau. Une fois habillée, la louche devient poupée : le cuilleron arrondi fait la tête, un morceau de roseau attaché en travers figure les épaules, et les femmes ajoutent une robe de mariée, un foulard, des colliers et des boucles d’oreilles. Dans certains villages, on attachait deux louches face à face, cuillerons tournés vers le ciel comme des mains levées en prière.
Le nom change d’une vallée à l’autre (Tlghnja, Tlaghnja, Taghenja, Taghounja, ou Belghenja dans les régions arabophones), mais l’idée reste la même. Les linguistes lisent Tlaghnja comme « celle à la louche » (tla + aghenja) et Tlghnja comme « la louche enveloppée ». Ailleurs, la poupée s’appelle tout simplement Tislit n Unzar, « la fiancée de la pluie », les mots mêmes que beaucoup d’amazighophones emploient pour l’arc-en-ciel. Là où l’on n’avait pas de louche, la poupée pouvait être montée sur un entonnoir, un roseau ou une pelle à vanner, et elle gardait pourtant le nom de la louche.

⚡ Anzar et sa fiancée
Anzar (ⴰⵏⵥⴰⵔ) est le vieux mot pan-amazigh pour la pluie, et dans ces rites la pluie est une personne : une figure masculine, le maître de la pluie.
À Imghrane, ce mot se prononce amzar (ⴰⵎⵥⴰⵔ), avec un m et non un n : c’est le même mot sous sa forme locale, une prononciation que le linguiste Salem Chaker relève aussi à Ouargla et localement dans le Rif. Les sources anciennes citées dans cet article ont été recueillies ailleurs et écrivent Anzar ; à Imghrane, lisez Amzar.
La seule légende connue qui explique le rite a été recueillie par Henri Genevois chez les At Ziki de Kabylie, puis résumée par l’historien Gabriel Camps :
Anzar, maître de la pluie, voulait épouser une jeune fille d’une merveilleuse beauté qui se baignait dans une rivière aux reflets d’argent. Elle se refusa à lui, par crainte du qu’en-dira-t-on. Anzar tourna la bague qu’il portait au doigt : la rivière tarit et il disparut. La jeune fille cria vers le ciel, « Ô Anzar, laisse à nouveau couler la rivière ! », et il revint sous la forme d’un immense éclair. La rivière se remit à couler et la terre reverdit.
« Voilà l’origine de cette coutume », conclut le récit : en temps de sécheresse, il faut donner une fiancée à Anzar. Selon le même texte, une vraie jeune fille tenait autrefois ce rôle, avant qu’une louche parée ne la remplace. Des versions de cette histoire se racontaient encore dans le Tafilalt et autour de Midelt au moins jusqu’en 2011.
Pour Laoust, la poupée représentait la Terre elle-même, fiancée qui attend son époux, la pluie : « la promenade de la poupée a toutes les allures d’un cortège nuptial », écrit-il, et dans certains villages une seconde figure, argaz n Tlghnja (« le mari de Tlghnja »), marchait à ses côtés. Camps ajoute que dans certaines régions du Haut Atlas, Anzar lui-même était représenté, vêtu de noir comme un ciel chargé de pluie.
🚶♀️ Le déroulement du rite
Tlghnja n’avait pas de date au calendrier. On l’appelait chaque fois que la pluie manquait, le plus souvent en hiver ou au début du printemps, quand le grain avait germé mais qu’une sécheresse pouvait encore ruiner l’année. D’une région à l’autre, le cœur du rite restait le même.
La mariée
Des femmes âgées, de réputation pieuse, habillaient la louche. À Marrakech, Laoust les décrit attachant deux grandes louches en croix au bout d’un long roseau, dessinant les yeux, le nez et la bouche sur le cuilleron, fardant les joues de rouge et enveloppant la tête de foulards de soie. « Les populations du Houz de Marrakech et des tribus du Haut Atlas, note-t-il, apportent un soin particulier à la confection de cette poupée. »

La procession
La procession appartenait aux femmes et aux enfants. Ils portaient la mariée dans les ruelles, autour du village et jusqu’aux sanctuaires des saints locaux. À chaque porte, la famille aspergeait d’eau la poupée et son cortège, image de la pluie espérée, puis donnait de quoi remplir la marmite : farine, huile, légumes, parfois de la viande. Chez les Aït Chitachen, près de Demnate, les femmes faisaient même glisser la poupée dans les gouttières tandis que, du haut des terrasses, on vidait sur elle des cruches d’eau. Seules quelques tribus du Moyen Atlas avaient une procession d’hommes, autour d’une figure à eux, Ali bu Tgelmust, « Ali au Capuchon », avec les mêmes chants, la même eau et les mêmes offrandes.

Les chants
Les paroles variaient d’un lieu à l’autre, mais demandaient toujours la même chose. Laoust a recueilli ce chant chez les Aït Chitachen, de l’autre côté de l’Atlas par rapport à Imghrane :
« Ô Tlghonja ! fais pour nous la pluie !
Ô Tlghonja ! apporte la pluie !
Que l’herbe pousse sur les collines !
Et qu’il y ait des béliers ! »
Dans les plaines arabophones autour de Marrakech, les femmes chantaient :
Taghenja hellat rasha, ya Rebbi bell khrasha!
Taghenja ya mm rja, ya Rebbi jib ech-chta!
Soit, dans la traduction de Laoust : « Taghonja a découvert sa tête ! Ô Seigneur ! mouille ses pendants d’oreilles ! Taghonja, ô mère d’Espérance ! Ô Dieu ! donne-nous la Pluie ! »
Plus au sud-est, chez les Aït Khebbash, le chant demande à Tlghnja de lever les paumes vers le ciel et d’implorer Dieu pour une pluie abondante, car « la terre s’est desséchée ».

Le repas partagé, et le sort de la poupée
Les offrandes recueillies de porte en porte servaient à préparer un repas collectif, le plus souvent un couscous, souvent appelé lmaarouf, que l’on mangeait ensemble près d’un sanctuaire, au bord de l’oued ou le long de la séguia.
Ensuite, la poupée était le plus souvent déshabillée et démontée, ou détruite. Dans le Tafilalt, les femmes terminaient la procession par une lutte simulée qui mettait la poupée en pièces, et chacune en gardait un lambeau dans le coffre familial, pour sa baraka. À Timgissin, les enfants l’enterraient dans un cimetière abandonné. Près d’Amizmiz et d’Imi n’Tanout, on la jetait dans une mare : si elle plongeait la tête la première, l’année serait pluvieuse. En Kabylie, la louche retournait tout simplement à son propriétaire, mise de côté pour la prochaine sécheresse.

☀️ Quand la pluie ne voulait plus s’arrêter
La louche fonctionnait aussi à l’envers. Quand l’orage menaçait la récolte, chez les Imtougga, une femme, généralement l’épouse du fqih du village, retournait la louche, cuilleron vers le sol : assez d’eau.
Laoust a relevé un rite de ce genre chez les Imeghran, l’ancienne graphie d’Imghrane, dont il décrit dans le même livre les hautes maisons et les greniers fortifiés. Pour arrêter une pluie qui ne cessait pas, « la femme, qui opère, met un tesson de poterie, passé au feu, dans un vase contenant un mélange d’eau de pluie et de lait de brebis, puis elle va jeter le tout à un croisement de sentiers en disant » :
« Qu’ainsi soit anéantie la misère ! Ô Dieu, viens à notre secours en nous ramenant l’aisance ! »
(Imeghran, d’après Émile Laoust, 1920)
C’est une trace écrite rare, vieille de plus d’un siècle, des croyances d’Imghrane autour de la pluie.
🏔️ Tlghnja à Imghrane
À Imghrane, Tlghnja appartenait au même monde que les séguias, les aires à battre et les travaux partagés de la moisson : quand la pluie manquait, les femmes et les enfants sortaient l’appeler. Gabriel Camps notait que ce rite, autrefois universel au Maghreb, était resté « plus vivace dans les régions prédésertiques », le monde auquel appartient Imghrane, sur le versant sud du Haut Atlas.
À Aït Zaghar, la procession sortait encore jusqu’au début des années 2010. Puis elle s’est arrêtée.

Les chercheurs qui ont suivi le recul du rite à travers le Maroc évoquent les mêmes causes : on n’y croit plus guère ; l’école et les prévisions météo ont changé la façon de comprendre la sécheresse ; la télévision, internet et l’émigration ont ouvert les villages sur le monde ; et le rite est souvent méprisé comme une superstition ou réduit à un spectacle folklorique. Un reportage de Hespress, écrit pendant la sécheresse de 2022, note que la plupart de ces rites de pluie ont aujourd’hui disparu des campagnes marocaines. Des associations ont fait revivre Tlghnja comme patrimoine, par exemple près de Tinghir en 2020 et à Touroug, dans la province d’Errachidia, en 2021.
Le rite a même donné son nom à un classique du cinéma marocain : Taghounja (1980), réalisé par Abdou Achouba, avec Larbi Batma et Omar Sayed de Nass El Ghiwane.
Avez-vous marché derrière Tlghnja à Imghrane, ou vous souvenez-vous des paroles que chantait votre village ? Partagez vos souvenirs pour que la version locale ne se perde pas.
📚 Sources
- Wikipédia (arabe), « تلغنجا », consulté en octobre 2026.
- Émile Laoust, Mots et choses berbères, Paris, Challamel, 1920 : rites de pluie, p. 202–216 ; rites contre la pluie, dont les Imeghran, p. 247–249 ; la maison des Imeghran, p. 7–8.
- Gabriel Camps et Salem Chaker, « Anẓar », Encyclopédie berbère, vol. 6, 1989, p. 795–798.
- Henri Genevois, « Un rite d’obtention de la pluie : la fiancée d’Anzar », 1978.
- Marie-Luce Gélard, « Rogations pour la pluie », Encyclopédie berbère, 2016.
- Rachid Bijiken, « «بلغنجا» .. طقوس تستمطر السماء لتجاوز محنة الجفاف وندرة الماء », Hespress, 15 février 2022.
Photos du rite : مصطفى ملو sur Wikimedia Commons, sous licence CC BY-SA 4.0. Photo d’Aït Zaghar : galerie Imghrane.